Patrice Delbourg

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Serge Hartmann

 

L'électrique démence de Lucien Gaulard

Ingénieur au génie méconnu, Lucien Gaulard (1850-1888) s'enfonça dans la folie avant de disparaître prématurément. Patrice Delbourg, à travers cette figure de savant misanthrope, livre une chronique amère et incisive d'un Paris fin de siècle. Quelque part entre Lautréamont et Alphonse Allais.

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"Je suis Dieu et je veux la paix universelle!" Le 1er février 1888, un exalté se présente à l'entrée du Palais de l'Élysée, exigeant de parler au président Sadi Carnot. L'homme, le visage défait, nu sous une houppelande, tente d'entrer en force. En un temps où la paranoïa de l'attentat anarchiste atteint des sommets, il n'a pas fait trois pas que déjà des factionnaires s'emparent brutalement de lui. Quelques minutes suffiront pour s'apercevoir qu'il s'agit d'un dément qu'on expédie d'office à Charenton. Dix mois plus tard, le 26 novembre 1888, Lucien Gaulard, ingénieur électricien, inventeur de l'alternateur, s'éteint à l'hôpital Sainte-Anne à l'âge 38 ans. On lui en donnait facilement soixante.
De cet inventeur génial, qui au début des années 1880 ouvre à la distribution électrique de nouveaux horizons - en 1884, il opère une liaison aller et retour Turin/Lanzo de 80 kilomètres -, Daniel Delbourg s'empare pour tracer un portrait dans lequel se réfléchit également celui d'un Paris basculant dans la modernité - que symbolise alors parfaitement le gigantesque chantier de la tour Eiffel.
"La beauté me scandalise. La laideur aussi"

Errance dans une ville en pleine mutation, mais où persistent les enclaves du passé, les petits métiers et les singularités de quartiers - Gaulard est enfant du Marais -, L'Homme aux lacets défaits - ceux qu'on ôte aux enfermés de peur qu'ils ne mettent fin à leurs jours - est aussi l'accompagnement crépusculaire, servi par une langue érudite et savoureuse, d'une raison qui dévisse. Celle d'un être brillant, qui dans la course à la maîtrise et aux applications industrielles de l'électricité, dispose d'extraordinaires atouts sans parvenir à la reconnaissance de ses pairs et des institutions. Les brevets lui passent sous le nez et la rancœur sera bientôt sa seule compagne.
Avec l'ironie corrosive d'un membre de l'Académie Alphonse Allais, par ailleurs Grand Prix de l'humour noir, Patrice Delbourg prend le lecteur par la main dans un monde qui ne lui est pas nécessairement familier. Qui sait qu'Edison, bienfaiteur de l'humanité, travaillait sur la chaise électrique pour démontrer la dangerosité du courant alternatif et en discréditer les partisans ? A travers le regard féroce de Gaulard, à la fois lucide et halluciné, surgit une France de la fin du XIX e siècle, bourgeoise et délétère, entre Boulangisme expirant et scandale de Panama débutant.
Au-delà des seuls Pharisiens, s'exprime aussi plus largement, dans la cruauté d'un Lautréamont, la perception dégoûtée du genre humain. « Je souffre d'être au monde et de m'y attarder », fait dire Delbourg à Gaulard. Avec un côté "carrément méchant, jamais content", ce dernier s'écrie encore : "La beauté me scandalise. La laideur aussi. Toutes les formes de l'amour m'encombrent."
A travers la figure de Lucien Gaulard, un nouvel Alceste apparaît, dont la fée électricité éclairerait le moderne tourment avant de le projeter dans les vertiges de la déraison. Et de la mort, version ô combien plus sombre que celle de Molière.

Serge Hartmann (10 septembre 2010)

 

Max Jacob,
un drôle de paroissien


Le Castor Astral
(Janvier 2014)

 

Photo Max Jacob, un drôle de paroissien

 

Entre facétie et désespoir, entre besoin de sainteté et tentations charnelles, Max Jacob n’a cessé de promener son innocence canaille en terre de poésie. Toute son existence fut un périlleux exercice d’équilibre funambulesque. Jamais le poète ne se prit au sérieux. Mais la vie est chose rigoureuse, la mort en est l’enjeu.
Enchanteur fantasque, ami de Picasso et Apollinaire, il a passé sa vie à brouiller les pistes en une étourdissante geste serpentine. Astreint au port de l'étoile jaune, arrêté par les Allemands le 24 février 1944, il meurt d'une congestion pulmonaire au camp de la Muette, à Drancy, le 5 mars suivant.
Dans un portrait mosaïque plus qu'une biographie, Patrice Delbourg redonne vie au pince-sans-rire qui fut à la fois une nouvelle incarnation du juif errant, un archange foudroyé, un réfractaire, un homme de chair et un mystique profond, un conteur et épistolier au lyrisme ébouriffé, un fantaisiste éblouissant.