Patrice Delbourg

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Logo Le Novel ObservateurLe Nouvel Observateur (Sylvie Prioul) - Octobre 2010

Le poète et le fou

Patrice Delbourg signe un dictionnaire sur l'auteur de Moravagine et ressuscite un génial pionnier de l'électricité

Si l'un est sous-titré roman, les deux ouvrages de Patrice Delbourg sont inspirés par des personnages réels : Blaise Cendrars (1887-1961) et Lucien Gaulard (1850-1888), moins connu que le précédent, «avec des dates rapprochées de poète maudit», ingénieur électricien.
En 1888, «la plus longue date jamais écrite en chiffres romains : MDCCCLXXXVIII », la tour Eiffel n'est pas encore terminée (Maupassant et Leconte de Lisle pétitionnent contre elle), et un certain Jack l'Eventreur fait parler de lui à Londres. Gaulard, lui, va terminer sa courte vie à l'asile de Charenton, après avoir pénétré dans la cour de l'Elysée nu sous son manteau - aujourd'hui, peut-être auraitil franchi la porte au volant d'une Clio ? - et tenté de rencontrer le président Sadi Carnot. Fin de la course. Auparavant, nous aurons traversé avec l'inventeur du transformateur à courant alternatif le Marais de cette fin du XIXe siècle, écouté avec lui les cris de la ville, croisé Charles Cros et Alphonse Allais, souffert du mépris dans lequel on l'a tenu, jusqu'à lui refuser l'adoption de ses brevets. Gaulard est emporté, mais son électricité est dans l'air et elle illumine bientôt la tour Eiffel.

La Tour Eiffel - Photo Lionel Bonaventure/AFPC'est justement pour elle que s'enthousiasme Blaise Cendrars, qui écrit en 1913 : « Tu es tout / Tour / Dieu antique / Bête moderne / Spectre solaire / Sujet de mon poème / Tour / Tour du monde / Tour en mouvement. » Cendrars, unique sujet du dictionnaire concocté par Patrice Delbourg : d'« Alfa Romeo » à « Zone », il nous conte l'odyssée de l'homme à la main coupée, «un sacré one-manchot ». Délaissant la chronologie, il bourlingue dans la vie et les textes de l'auteur de « Moravagine », rendant hommage à son style :

«Cendrars vole aux mots ce qu'ils ont de plus urgent. C'est un condottiere du signe au caractère bien trempé, un aventurier du glossaire, une figure des grands chemins, pas un de ces fromages pasteurisés, de ces poissons déshydratés qui forment le bataillon des poétaillons officiels sous nos cieux tempérés»

Et Delbourg suit la voie tracée et nous sert sa spécialité de calembours givrés à l'entrée «Transsibérien» : «Rarement recalé à l'Oural, Blaise ! Toujours prêt à retourner sa verste et pêcher en eaux roubles ! L'imagination restait son seul vice impuni. » Car, à l'article «Fabulateur», inutile de chercher une condamnation pour mythomanie : «Un poète a tous les droits, y compris d'emmener son lecteur en bateau. » Nous avons fait un beau voyage.
Sylvie Prioul


L'Odyssée Cendrars, par Patrice Delbourg, Ecriture, 222 p., 17,95 euros.
L'Homme aux lacets défaits, Le Cherche Midi, 204 p., 15 euros.

 

Max Jacob,
un drôle de paroissien


Le Castor Astral
(Janvier 2014)

 

Photo Max Jacob, un drôle de paroissien

 

Entre facétie et désespoir, entre besoin de sainteté et tentations charnelles, Max Jacob n’a cessé de promener son innocence canaille en terre de poésie. Toute son existence fut un périlleux exercice d’équilibre funambulesque. Jamais le poète ne se prit au sérieux. Mais la vie est chose rigoureuse, la mort en est l’enjeu.
Enchanteur fantasque, ami de Picasso et Apollinaire, il a passé sa vie à brouiller les pistes en une étourdissante geste serpentine. Astreint au port de l'étoile jaune, arrêté par les Allemands le 24 février 1944, il meurt d'une congestion pulmonaire au camp de la Muette, à Drancy, le 5 mars suivant.
Dans un portrait mosaïque plus qu'une biographie, Patrice Delbourg redonne vie au pince-sans-rire qui fut à la fois une nouvelle incarnation du juif errant, un archange foudroyé, un réfractaire, un homme de chair et un mystique profond, un conteur et épistolier au lyrisme ébouriffé, un fantaisiste éblouissant.