Patrice Delbourg

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Logo Le Figaro littéraireLe Figaro littéraire (Thierry Clermont) - 5 novembre 2010

Coup de foudre pour un génie

Dans L'Homme aux lacets défaits, l'écrivain Patrice Delbourg ressuscite Lucien Gaulard, un savant oublié qui sombra dans la folie après s'être fait voler ses inventions.

Il y a de l'électricité dans l'air. En cet automne 2010, deux génies électriques du XIXe siècle ont recueilli les honneurs de notre République des lettres. Nicolas Tesla, l'inventeur du radar, sous la plume de Jean Echenoz (Des éclairs) et son contemporain, Lucien Gaulard, sous celle, bien plus enjouée et chantournée, de Patrice Delbourg, qui connaît bien son homme.


Un illustre inconnu, ce Gaulard, ici ressuscité, réhabilité. Disparu en 1888, à l'âge de 38 ans, sorte de Nerval ingénieux, féru d'inventions et de protons, mais loin du Valois. On le retrouve bien vite dans son cher quartier du Marais: "La vie lourde, comme un âne mort. Tout petit déjà, il se demandait où cacher sa douleur. Entre les seins de sa mère, dans la cuvette des commodités, sous les tapisseries à ramages du cloître Saint-Merri". Gaulard l'extravagant baguenaude, rue du Roi-de-Sicile, rue Vieille-du-Temple, rue Quincampois, parmi les lorettes, les mégotiers et les marchands de vin. À l'époque, le général Boulanger bat en retraite, la tour Eiffel prend de la hauteur, le plus vieil éléphant du Jardin des Plantes rend son dernier soupir, les premiers emprunts russes sont mis en circulation, et le scandale du canal de Panama prend de l'ampleur. Gaulard va bientôt mourir, emporté par la folie: "Il souffre dans sa chair de toutes ces rebuffades endurées." Quatre ans auparavant, il a mis au point un "générateur secondaire alternatif", ce qu'on appellera plus tard un transformateur. Mais Gaulard à la tête dans les nuages, les pieds lestés de rêves, et qui reste cet "home en boucle qui se suffit à lui-même", ce "pendu qui marche", celui qui dès l'âge de douze ans récitait par coeur les tables logarithmiques. On le méprise, on se gausse, le père du courant alternatif, celui qu'on peut transporter, perd ses procès, et d'autres s'emparent de ses découvertes, à leur profit. Ainsi de sa lampe à iode et de sa pile thermoélectrique mises au point quand il avait à peine 22 ans.

 

Vie Alternative

Son frère ainé en infortune, qu'il croise, est Charles Cros, l'homme du Coffret de santal, le poète inventeur du gramophone, chapardé par l'américain Edison, et celui-là même qui a écrit "L'automne fait les bruits froissés/De nos tumultueux baisers". Le salut aurait pu venir de Westinghouse qui acquiert plusieurs générateurs élaborés par Gaulard et devient son agent exclusif aux États-Unis. Mais non. Floué, il ne verra jamais la couleur des cinquante mille dollars promis. En arrivant à 'asile de Charenton, il déclare: "Je suis Jésus, et je ne souhaite que le bonheur de mes semblables." Une drôle de vie alternative, qui est aussi un émouvant portrait d'un Paris fin de siècle, où l'excentricité avait conquis ses plus belles lettres de noblesse, et qu'on ne trouve plus que dans des livres fanés.
Dans la foulée, Delbourg rend un bel hommage, mais sans concession, à Blaise Cendrars ("un sacré one manchot"), dans une sorte de dictionnaire amoureux (1) aux entrées largement développées, allant d'Alfa Romeo à zone, en passant par bourlingue et transsibérien: "Libre dans son vers et libre dans sa tête (...) Rien ni personne ne l'influence, mais tout le touche au plus profond de sa chair."
Thierry Clermont

(1) L'Odyssée Cendrars
Ecriture

 

Max Jacob,
un drôle de paroissien


Le Castor Astral
(Janvier 2014)

 

Photo Max Jacob, un drôle de paroissien

 

Entre facétie et désespoir, entre besoin de sainteté et tentations charnelles, Max Jacob n’a cessé de promener son innocence canaille en terre de poésie. Toute son existence fut un périlleux exercice d’équilibre funambulesque. Jamais le poète ne se prit au sérieux. Mais la vie est chose rigoureuse, la mort en est l’enjeu.
Enchanteur fantasque, ami de Picasso et Apollinaire, il a passé sa vie à brouiller les pistes en une étourdissante geste serpentine. Astreint au port de l'étoile jaune, arrêté par les Allemands le 24 février 1944, il meurt d'une congestion pulmonaire au camp de la Muette, à Drancy, le 5 mars suivant.
Dans un portrait mosaïque plus qu'une biographie, Patrice Delbourg redonne vie au pince-sans-rire qui fut à la fois une nouvelle incarnation du juif errant, un archange foudroyé, un réfractaire, un homme de chair et un mystique profond, un conteur et épistolier au lyrisme ébouriffé, un fantaisiste éblouissant.