Patrice Delbourg

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Max Jacob
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Photo Max JacobMax Jacob « Sacré funambule ! »

Lecture conçue et interprétée par Éric Cénat et Patrice Delbourg

Pour certains, Monsieur Max était un clown de Dieu. Fréquentant des lieux de plaisir la nuit, servant la messe au petit matin. L'homme demeurait difficile à saisir, énigmatique, insondable, tour à tour éblouissant dans son art de la conversation et désespéré sur la fragilité de l'existence. L'ironie mordante, les coq-à-l'âne, les formules à tiroirs, la dérision la plus aigüe et ses dons de mime se donnent libre cours.

Tiraillé entre son désir de retraite spirituelle et son goût des mondanités parisiennes, entre sa soif de beaux jeunes gens et ses exigences de pureté, il poursuivit une existence en ligne brisée qui le conduisit tantôt à être un habitué des festivités du "Bœuf sur le toit" avec Picasso, Cocteau, André Salmon et toute l'écume de la jeunesse dorée de l'entre-deux guerres, tantôt à devenir l'ermite de l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, dans une solitude souvent relative puisque tous les jeunes poètes venaient chercher auprès de lui conseils et appui.
Son écoute était constante. Un mégot à la bouche, le monocle vissé à l'œil, en pantalon de velours et béret basque, il promenait sur les visiteurs un regard plein d'une mansuétude gamine et souriante. Sa fortune c'était son verbe. Une étourdissante jacasserie, sans répit, sans mesure, où les verbes rares côtoyaient les mots de mauvaise vie. Max Jacob faisait feu de tout bois. En état continuel d'inspiration, il apitoyait autant qu'il divertissait, sa faconde, son agilité au calembour, enchantait son entourage.
Le "pénitent en maillot rose" passait inlassablement des mille lieux de ses folies à la nef du Sacré-Coeur où il pleurait sur elles... La contradiction la plus tourmentante logeait au cœur de sa trajectoire: gaieté triste, parodie hilare, absurde extrême, risible et dérisoire, le blanc et le noir, vieux film de la vie, l'amour, la mort... "Je ne suis qu'une erreur persistante..." nota-t-il quelque part.
Il vivait chichement, souvent dans un grand état de dénuement. Ses livres ne se vendaient guère. Chez son ami Picasso qui l'hébergeait, c'était la mouise à tous les étages. Plus pauvre que Job, Jacob! Les jours fastes, ses gouaches lui rapportaient de quoi agrémenter l'ordinaire de son repas du soir. Il signait ses lettres "le pauvre sous l'escalier".
Dans la filiation directe de Jules Laforgue et Tristan Corbière, entre le badinage facétieux et la gravité douloureuse, ses deux œuvres poétiques majeures "Le Cornet à dés" et "Le Laboratoire central" ont donné ses lettres de noblesse à la nouvelle poésie française du XXème siècle, au même titre qu'Apollinaire, Cendrars et Desnos. Saturé de grands mots et de grands sentiments, le lyrisme hexagonal a besoin d'une matière plus modeste, plus fraternelle, la tonalité de flûte légère de Max Jacob, sa situation assez exemplairement marginale en regard des écoles, coteries et clans parisiens, est une aubaine pour le jeune lecteur. Dans ses vers d'un baladin narquois qui sait détraquer les rouages de son abécédaire, vibre tout le tragique du monde.
"Je n'ai pas connu le grand bonheur, mais j'ai réussi a en chipé beaucoup de petits" lançait-il alentour. Le cabotin chez lui ne renonçait jamais tout à fait. Les masques virevoltaient. La fantaisie de ses costumes flottants sur ses membres maigres étonnait le visiteur, il arborait de minuscules cravates noires qu'il nouait sur un plastron raide. Sa redingote grise était toujours doublée d'écarlate, ce qui attirait l'attention des profanes. L'homme aux paradoxes, avant-gardiste mais moraliste, aimait sans cesse à bouffonner. Mi-mage bohème, mi-barde prestidigitateur, dans ses tours et ses détours, Monsieur Max, le pitre céleste, ne passait pas inaperçu. "Homme laborieux, pas aussi saint qu'on le dit, pas aussi dépravé qu'on le croit" ainsi se définissait-il lui- même.
Il jalousait Reverdy, se brouillait avec les surréalistes, puis, lassé de tant de rapports frivoles, il se réfugiait à nouveau dans sa thébaïde de Saint-Benoît-sur-Loire. Au milieu de sa petite carrée blanchie à la chaux il traçait chaque jour, qu'il vente ou qu'il grêle, un feuillet recto-verso. Puis il désherbait les parages de l'abbaye, servait à la messe, allait chercher son tabac et son volumineux courrier à la poste, avec son cache-nez rouge, sa capuche, son chapelet aux grains marrons, ses sabots. Charles Trenet lui rendait visite. Ils chantaient à l'unisson, gais comme des pinsons.
Le jeudi 24 février 1944, vers neuf heures du matin, il tombait un peu de neige, les pneus d'une traction noire crissèrent sur la petite place du village. Des silhouettes en cuir sanglées surgissent de l'habitacle. La Gestapo ("la j'ai ta peau" l'avait-il lui même baptisé) vient arrêter Monsieur Max. Il aurait pu se sauver, il ne l'a pas fait. L'officier allemand, le trouva assis calmement devant sa table de travail. Une voisine lui tendit un couvre-pied. Il l'accepta en souriant: "Dommage il sera perdu". Jusqu'à son dernier souffle, jamais le poète ne se prit au sérieux.
La poitrine étoilée du sang jaune des maudits, il est d'abord incarcéré à Orléans où il partage sa cellule avec soixante-cinq autres détenus. Malgré le froid, le manque d'hygiène et l'espace, il conserve sa légendaire bonne humeur. Il plaisante, soigne, délivre des horoscopes optimistes aux prisonniers, partage avec ses compagnons d'infortune les quelques provisions glissées dans sa valise. Puis il est conduit au Camp de Drancy, le 28 février. Dernier décor pour le funambule habité par la grâce. Malade, transféré à l'infirmerie. Il respire avec difficulté. Il meurt d'épuisement le 5 mars 1944, les poumons détruits.
Pour l'amour d'un joli mot avait-il encore dit merci à ses bourreaux? Picasso apprenant son arrestation s'exclamera bien imprudemment: "Ce n'est pas la peine de faire quoi que ce soit. Max est un ange. Il n'a pas besoin de nous pour s'envoler de sa prison".
Devant tant de légèreté il n'y a plus qu'à tirer l'échelle... »


Patrice Delbourg

 



 

Max Jacob,
un drôle de paroissien


Le Castor Astral
(Janvier 2014)

 

Photo Max Jacob, un drôle de paroissien

 

Entre facétie et désespoir, entre besoin de sainteté et tentations charnelles, Max Jacob n’a cessé de promener son innocence canaille en terre de poésie. Toute son existence fut un périlleux exercice d’équilibre funambulesque. Jamais le poète ne se prit au sérieux. Mais la vie est chose rigoureuse, la mort en est l’enjeu.
Enchanteur fantasque, ami de Picasso et Apollinaire, il a passé sa vie à brouiller les pistes en une étourdissante geste serpentine. Astreint au port de l'étoile jaune, arrêté par les Allemands le 24 février 1944, il meurt d'une congestion pulmonaire au camp de la Muette, à Drancy, le 5 mars suivant.
Dans un portrait mosaïque plus qu'une biographie, Patrice Delbourg redonne vie au pince-sans-rire qui fut à la fois une nouvelle incarnation du juif errant, un archange foudroyé, un réfractaire, un homme de chair et un mystique profond, un conteur et épistolier au lyrisme ébouriffé, un fantaisiste éblouissant.