Patrice Delbourg

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Roman

La mélancolie du Malecón

La mélancolie de Malecón

Le Castor Astral - novembre 2006

Là-bas, la mer est un mur. Le désespoir se danse sur un rythme de salsa. La Havane humiliée, lacérée, tyrannisée, violée, mais aussi La Havane sensuelle, jouisseuse, fataliste flamboyante. Les rires des enfants répondent à la propagande racornie. Sur le Malecón, boulevard bétonné du front de mer, à quelques encablures de l'affameur ricain, la vie quotidienne s'organise entre double morale et parties de dominos. Sous le joug du despotisme à figure patriarcale, Cuba, la perle des Caraïbes devenue goulag du marxisme tropical, attend le temps des baleines blanches. Abel Friche, voyageur solitaire, émigré de lui-même, exaspéré par ses semblables occidentaux, va à la rencontre du miroir déformant de ses propres fiascos. Portraits croisés d'une ville en ruines et d'un homme brisé, dont les complaintes aigre-douces résonnent avec des accords d'une impardonnable vérité. Dans les ténèbres d'une ville en déliquescence, l'autodérision et l'humour grinçant, l'érotisme de chaque geste, la présence tutellaire du rhum, tempèrent la douleur du climat dans la fuite bancale des jours.

 


Extrait du livre :

Au-delà du Malecón, en allant vers les quartiers de plaisance, Vedado, Miramar et Almendares, une autre vie commence. Abel Friche ne dépasse jamais cette frontière invisible. Il reste cantonné sur son liseré de ciment. Un mur que l'on peut classer dans la famille des frontières symboliques entre les blocs. Des blocs dressés face à l'immensité, entre l'Est et l'Ouest. Entre le Nord et le Sud. Entre la dignité d'un peuple et l'aveuglement d'un système.
Des jeunes gens viennent s'allonger sur le granit du parapet près du vagissement de la houle. Ils portent tous des baladeurs vissés au tympan, ne veulent pas entendre l'appel du large, cette étendue fourbe, vidée de tout désir. Leurs regards se portent avec une patience infinie sur la côte de cette terre, leur berceau, où attendre se dit résister. Quelques couples se déposent sur le muret de pierre grise. N'y étaient-ils pas déjà lors du dernier séjour d'Abel ? Mais non, ils étaient encore des enfants.
Aujourd'hui ils se caressent, s'embrassent, pleurent. Ils pleurent ce qu'il y a au-delà de la mer. Ce qu'ils ne verront jamais. Ils voudraient s'envoler juste pour un coup d'oeil, plumage qui brille par plaques, mais ils restent à quai, l'échiné courbée, plantés, ailes mazoutées. Un baigneur palmé nage au large. L'onde est sombre, le littoral n'est pas aménagé pour barboter. Les barbelés des étoiles guettent le mouvement déhanché d'une vague jusqu'à sa fin.
Il faut plonger d'un rocher directement en eau profonde pour ne pas risquer de glisser ou de s'érafler sur les pierres recouvertes d'algues. Voilà une journée de plus conquise sur l'oubli. Images haletantes calquées sur l'oeil que la fatigue du jour fait encore transpirer. Il fait chaud, c'est toujours l'hiver. Bientôt, quand la ville sera morte d'épuisement, les eaux submergeront La Havane. Ultime touche d'un désastre annoncé.
En attendant, les pourceaux grognent dans leur souille. L'endurance est leur dernière élégance.
L'infini sur le Malecón commence au prochain lampadaire. Là-bas, derrière cette ligne factice, se trouvent d'autres terres, d'autres hommes, un autre monde, différent de celui-ci. Les femmes cubaines sont droites, elles portent leur beauté tendue comme un bras d'honneur. Elle ne disent jamais à la chair de leur chair qu'il y a, plus loin, un peuple d'affameurs, les yankees, ces ploucs crottés des prairies du Middle West, affairistes véreux des tours de Manhattan, les ennemis jurés.
La plupart des bancs du front de mer ont perdu leurs lattes de bois. Trois larmes de guano séché sur un dossier bancal. Des mouches insistent sous les ongles.

Le Castor Astral
novembre 2006
Collection Littératures
ISBN 2859206914

 

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Max Jacob,
un drôle de paroissien


Le Castor Astral
(Janvier 2014)

 

Photo Max Jacob, un drôle de paroissien

 

Entre facétie et désespoir, entre besoin de sainteté et tentations charnelles, Max Jacob n’a cessé de promener son innocence canaille en terre de poésie. Toute son existence fut un périlleux exercice d’équilibre funambulesque. Jamais le poète ne se prit au sérieux. Mais la vie est chose rigoureuse, la mort en est l’enjeu.
Enchanteur fantasque, ami de Picasso et Apollinaire, il a passé sa vie à brouiller les pistes en une étourdissante geste serpentine. Astreint au port de l'étoile jaune, arrêté par les Allemands le 24 février 1944, il meurt d'une congestion pulmonaire au camp de la Muette, à Drancy, le 5 mars suivant.
Dans un portrait mosaïque plus qu'une biographie, Patrice Delbourg redonne vie au pince-sans-rire qui fut à la fois une nouvelle incarnation du juif errant, un archange foudroyé, un réfractaire, un homme de chair et un mystique profond, un conteur et épistolier au lyrisme ébouriffé, un fantaisiste éblouissant.