Patrice Delbourg

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Biographie

Patrice Delbourg déjeune

C'est le 7 octobre 1949, au petit matin, à l'hôpital de la Pitié, Paris treizième, dans les services du docteur Massepain ou Passegrain, qu'il émigra pour la première fois de lui-même. Péridurale, forceps, double cordon ombilical autour du cou et tout le tintouin. Trois semaines de controverses autour d'une couveuse. On le donna longtemps pour mort. La suite ne fut qu'un long répit. Exister est un plagiat, disait fréquemment un de ses auteurs favoris.
Dès son premier cerceau il commençait à régir ses trognons d'existence selon les principes d'insignifiance et de frivolité. Il écrivait dans la sourde fièvre des mauvaises siestes et des réveils en sursaut, montrait ses litanies par effraction, publiait par inadvertance. Parcimonieux en amitié, faussaire en amour, seule une certaine courtoisie de la fatigue lui permettait d'avoir encore une émergence sociale. Gosse en viager, il lui manquera toujours un peu de moustache pour se sentir adulte. Il passera sûrement des langes au linceul, sans transition. Le réel bille en tête, dans tous ses excès, ses approximations et son désarroi. Au milieu de sa vie, ça n'allait vraiment pas très fort, mais cela n'avait jamais vraiment été et c'est un peu ce qu'il voulait dire dans la plupart de ses livres. Très peu de choses en somme. Dans ses récits, épisodiques, mal foutus, d'aucuns évoquaient la trame grise que mènent les personnages d'Emmanuel Bove, Henri Calet ou d'autres marathoniens de l'ennui, emmaillotés dans une curieuse obstination à se nourrir de leur propre désespoir. Peut-être bien. Le lecteur a toujours raison. Dans ses poèmes, ou prétendus tels, surfaces trouées comme de la cire à miel, certains parlaient de gifles audiovisuelles, de procès-verbaux sous formol ou de télégrammes d'effroi mis au goût ou au dégoût du jour. Comme un cri prolongé, loin des avatars stériles des contorsions rhétoriques. La poésie, Patrice Delbourg à bicyclette dans les ruelles du natal Maraisexercice de survie qu'il pratique par attrait pour l'estocade, ne le console pas tout à fait du Far West perdu, ni du temps des baleines blanches, mais lui laisse le temps de fertiliser ses angoisses.
Chaque séquence semble la narration en lambeaux d'un homme qui fut le témoin d'une scène insoutenable. Presque trop décousu pour avoir la force de haïr, un lyrisme ordinaire, obscène souvent, se déroule comme un documentaire sans cesse stoppé par les butoirs du doute. Il se regarde dans les miroirs. Il se touche les joues, les bras. Oui, c'est bien lui. Ou l'autre, le carbone du voisin. Il scrute son blanc de l'oeil, examine ses selles, dix ans bientôt de psychothérapie de soutien dont les résultats se laissent fâcheusement attendre. Son indolence naturelle lui interdit de songer au suicide même si, certains matins, son visage lui devient par trop étranger.
On le rencontre souvent dans les gradins des stades de football, dans les coulisses du music-hall, dans les cabines de peep-show, en train de prendre le pouls du néant sur les boulevards de la déglingue. Il affectionne les dérives insécurisantes et ses ennuis d'argent sont constants. Une pharmacie ambulante à base de neuroleptiques et antidépresseurs ne quitte jamais ses poches intérieures. Il travaille dans un journal. Il parle dans un micro. Il a peur en avion. Il bande, rassurante mécanique. Il bouffe, comme c'est étrange. Il va au casino. Il aime les îles, la crème de marron vanillée, la fellation lente, les mauvais calembours, les journaux du soir et les jeux radiophoniques. On ne lui connaît guère de passion, tout au plus des marottes. Le puzzle d'une vie en miette à ramasser. C'est moche. C'est banal. C'est insane. Il le veut, c'est ainsi.
Patrice Delbourg - Qu'il est dur de porter sa croixDans des caillots de rêve, il fait souvent du trapèze avec ce goût de vivre si mal. Il se branle, hargne salutaire. Son corps parle contre lui. Il emménage dans le fade. Zombi chaplinesque sautillant sur la marelle du quotidien. Un pied dans l'absolu, l'autre dans le futile, il traverse des nappes de gaz et de virus. Ce n'est pas vraiment une vie, ce n'est pas le néant non plus. Et puis la névrose est venue doucement. Avec l'armada des symptômes répétés et des images cannibales. Il ne sait plus très bien faire la part entre le plaisir et la souffrance, le saule et le tremble, le travail et le farniente, l'asphodèle et la rose, la nuit et le jour.
Obstinément il tente de réinvestir les différents arpents de son corps. Avant la fin du millénaire, il espère bien y parvenir sous peine de grands dommages.
Il ne rit plus comme jadis. Quelquefois, il lance en l"air un prénom de femme et tout redevient rassurant. Ses goûts littéraires sont paradoxaux mais il voue une prédilection à la narration bancale de la canaille instinctive. Peu importe. De plus en plus de détails matériels l'horripilent. Ses malaises dans les lieux publics deviennent d'une fréquence inquiétante. Sentiment de mort imminente, diagnostiquent les hommes en blouse blanche.Patrice Delbourg, lecture de poèmes à la Maison de la poésie - Photo: Phil Journé
Toujours cette même conviction d'inappartenance, de manège inutile ou qu'il aille. Il feint de s'intéresser à ce qui ne lui importe guère, il se trémousse par automatismes, sans jamais être dans le coup, sans jamais être quelque part. Ce qui l'attire est ailleurs et cet ailleurs, il ne sait ce qu'il est. Il dort du côté droit, à cause du coeur. Passe de longues heures prostré, à contempler les veines de ses mains. Allez savoir.
Il habite une contrée journalière nommée l'apathie. Il n'écrit plus qu'acculé. Grand bluff de la vie pipée. Les regrets de l'enfance sont entrés lentement par ses yeux et lui ont vidé l'intérieur de la tête. Il côtoie l'âge de l'hébétude. Prendra-t-il un jour le temps de raconter une vraie histoire? La sienne et toutes les autres. Il rêve souvent à ce livre léger et irrespirable, qui serait à la limite de tout et ne s'adresserait à personne.

 



 


Max Jacob,
un drôle de paroissien


Le Castor Astral
(Janvier 2014)

 

Photo Max Jacob, un drôle de paroissien

 

Entre facétie et désespoir, entre besoin de sainteté et tentations charnelles, Max Jacob n’a cessé de promener son innocence canaille en terre de poésie. Toute son existence fut un périlleux exercice d’équilibre funambulesque. Jamais le poète ne se prit au sérieux. Mais la vie est chose rigoureuse, la mort en est l’enjeu.
Enchanteur fantasque, ami de Picasso et Apollinaire, il a passé sa vie à brouiller les pistes en une étourdissante geste serpentine. Astreint au port de l'étoile jaune, arrêté par les Allemands le 24 février 1944, il meurt d'une congestion pulmonaire au camp de la Muette, à Drancy, le 5 mars suivant.
Dans un portrait mosaïque plus qu'une biographie, Patrice Delbourg redonne vie au pince-sans-rire qui fut à la fois une nouvelle incarnation du juif errant, un archange foudroyé, un réfractaire, un homme de chair et un mystique profond, un conteur et épistolier au lyrisme ébouriffé, un fantaisiste éblouissant.