Imprimer

Photo d'Éric CénatÉchange avec le Théâtre de l'ImprévuPhoto de Patrice Delbourg

 

Pouvez- vous raconter votre rencontre avec Éric Cénat?


Tout a commencé dans la cuisine de la Villa Mont-Noir à la frontière belge, maison d'enfance de Marguerite Yourcenar. Florence Delaporte qui avait été en résidence d'auteur comme moi à la Villa Mont-Noir me parle d'Éric Cénat qu'elle avait reçu à la Médiathèque de Limoges dont elle assurait la direction. Elle me dit qu'il cherche à monter un spectacle autour de l'œuvre d'Antoine Blondin.

Site du Théâtre de l'Imprévu

J'avais eu la chance de connaître l'homme dans ses dernières années, j'admirais un de nos meilleurs stylistes et j'ai dit banco! La première rencontre avec Éric fut fructueuse, nous avions plein de passions communes: l'histoire sur les marges, les poètes maudits, la chanson française, l'humour noir et le sport. D'ailleurs notre première collaboration porta sur les chroniques sportives de Blondin rassemblées dans "L'ironie du sport".

Comment vous répartissez-vous le travail sur le projet?


De manière fort démocratique! Éric choisit les textes qu'il souhaite mettre en voix dans notre "lectothèque". Pour ma part j'écris de brèves séquences qui relatent des épisodes de la vie de l'écrivain. Avec, je l'avoue, c'est ma marotte, une attention toute particulière donnée aux dernières années de l'auteur. Nous montons ensuite l'alternance des interventions de chacun comme un ping-pong récréatif. C'est de la menuiserie autant que de la joaillerie et j'avoue que cela est un moment de belles émotions.

Quelle sont vos motivations quant au choix des auteurs?


Nous allons vers des écrivains que nous aimons sans partage. Le béguin pour un style, l'affection pour une manière d'être, l'admiration pour une trajectoire hors norme, voilà nos critère de choix. Nous privilégions aussi la période historique correspondante à la biographie de l'écrivain afin d'essayer de couvrir les deux siècles écoulés et les grandes fractures de civilisation. Éric est très attentif au terreau social de l'époque, j'avoue que je privilégie souvent l'anecdote grinçante, mortifère ou alcoolisée.

Quelle expérience retirer-vous du travail effectué à l'étranger?


Nos lectures en Tchéquie et en Ukraine, par exemple, furent de vraies révélations pour moi. Je rompais avec ma nature sédentaire et je me faisais violence en montant sur une scène pour laquelle je n'avais jamais manifesté beaucoup de complicité. L'accueil du public francophone dans les pays de l'Est est un bonheur de tous les instants. Je me souviens notamment d'une représentation du spectacle sur Desnos dans un vieux théâtre stalinien de Dniepropetrovsk devant plus de quatre cent personnes dont la plupart ne parlait pas notre langue. La musique des mots suffisait. Une leçon pour le public français qui n'est jamais prompt à se déplacer pour la poésie...

Ce projet vous a-t-il apporté un enrichissement personnel?


Certainement et sur bien des points. Je n'avais qu'une expérience de parole au micro de la radio. J'avais déjà fait des lectures de textes personnels assez statiques avec un sentiment mitigé. La complicité chaleureuse et la patience archangélique d'Éric m'ont donné davantage confiance en moi. La présence d'un comédien professionnel à mes côtés me rassurait quelque part. Lors de notre premier spectacle à Charleville-Mézières j'étais tellement tétanisé que je pensais un moment tourner le dos au public pour continuer à débiter mon texte sous mon chapeau baissé... Maintenant je me surprend à me lever de ma chaise! Le plumitif cul-de-plomb a dû faire quelques progrès sauf pour la gestion du stress. Des heures, des jours même avant une représentation, je souffre de tous les maux du monde. Que voulez-vous, on ne se refait pas, je suis un anxieux, hypocondriaque, vagotonique de surcroît qui ne sait pas respirer!

Quelles sont les perspectives de travail sur l'auteur Blaise Cendrars?


Exaltantes. La bande-son sera un mélange de jazz, de musique brésilienne et de chanson réaliste. L'iconographie relative à Cendrars est une des plus riches qui soit donnée. Éric a déjà travaillé sur les proses du Transsibérien et j'ai beaucoup d'enthousiasme pour ce bourlingueur, râleur, politiquement non correct. Le côté mal léché du bonhomme me séduit avant tout. Je me demande si je ne vais pas pondre un petit abécédaire à son sujet comme je l'avais fait pour Allais

Déjà quatre grands auteurs figurent dans votre "Lectothèque idéale". Avez-vous pour ambition d'agrandir le projet?


Allais, Blondin, Cendrars, Desnos... Le hasard a voulu que nos premiers choix recouvrent les quatre premières lettres de l'alphabet. Nous pourrions nous soumettre plus avant à cette contrainte quasi-oulipienne qui n'est pas pour nous déplaire: Éluard, Flaubert, Gary, Hemingway, Ionesco, Jarry, Kafka, Laclos, Maupassant, Nerval... Mais le temps, surtout pour moi, risque sérieusement de manquer pour atteindre Zola!